Dostoïevski, ou les tourments d’une âme russe

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En cette fin d’année 2021, la Russie célèbre le 200e anniversaire de la naissance de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. De roman en roman, l’écrivain a ausculté les paradoxes et les tourments de ses contemporains, jusqu’à passer pour le chantre de ce qu’on appelle “l’âme russe”. À tort ou à raison ? 

Auteur de quelques-uns des plus grands romans russes, Fiodor Dostoïevski a plongé à des profondeurs inexplorées dans l’âme humaine, conjugué la trivialité du quotidien à la métaphysique la plus sublime, prédit les grands tournants de l’histoire et de la pensée au XXe siècle. Son héritage est certes colossal, mais sa prose et sa philosophie présentent une sorte de dénominateur commun, distillé à travers des décennies de culture de masse et d’enseignement scolaire. Même celui qui n’a jamais lu Dostoïevski (et sans doute surtout celui-ci) saurait dire ce qu’est l’esprit dostoïevskien, la “dostoïevtchina”, ce tourbillon sans fin, cette tension, cette extrême exaltation oscillant entre le sacré et l’indécence, une dérision de soi qui confine au narcissisme, des ténèbres irrationnelles parées des atours de la piété.

La dostoïevtchina est une sorte de matrice éternelle de la pensée russe, ou un virus psychique que l’auteur aurait mis au point dans son laboratoire littéraire, plongeant les russophones dans un “Dostoïevski-trip” depuis bientôt deux siècles. “Avant lui, tout était si évident dans la pensée et l’existence russe, écrivait Viatcheslav Ivanov [poète et critique russe, 1866-1949]. Il a insufflé de la complexité à notre âme, notre foi et notre art.”

Nous allons étudier les composantes de cette complexité. Aujourd’hui encore, elles définissent notre réalité ou s’y reflètent avec insistance.

Chapitre I L’expérience d’un état limite

En 1849, Fiodor Dostoïevski fait partie des accusés dans l’affaire du cercle de Petrachevski [un groupe d’intellectuels progressistes qui se réunissait alors à Saint-Pétersbourg]. On lui reproche d’avoir lu publiquement la fameuse lettre du [célèbre publiciste russe] Vissarion Belinski à Nicolaï Gogol, où il est écrit : “La Russie ne trouvera son salut ni dans le mysticisme ni dans l’ascétisme, ni la bigoterie, mais dans les progrès de la civilisation, l’éducation et l’humanisme.”

Écran noir, sous-titre “Dix ans plus tard”, et voici le même Dostoïevski critiquant les valeurs européennes, se lançant dans l’écriture d’un roman anti-nihiliste* [Les Démons, voir plus bas], dissertant sur la vocation singulière de la Russie, ne voyant plus son salut que dans la transfiguration religieuse de l’âme humaine, au lieu du progrès social.

La transformation d’un jeune libre penseur en vieux réactionnaire est une histoire classique, mais chez Dostoïevski, elle prend une coloration spéciale. Le 22 décembre 1849, on conduit les condamnés dans l’affaire du cercle Petrachevski sur la place Semionovski [à Saint-Pétersbourg] pour leur lire leur condamnation à mort. Cette cruelle mise en scène dure près d’une heure : les trois malheureux ont les yeux bandés, le peloton a armé les fusils, lorsqu’un officier vient leur énoncer le décret de grâce – la mort est remplacée par le bagne. “J’ai été aujourd’hui à l’article de la mort, j’ai passé trois quarts d’heure avec cette idée, je vivais mes derniers instants, et me voilà revenu à la vie !” écrit Dostoïevski le soir même à son frère Mikhaïl. Les années de bagne et de service militaire qui suivent ne font que parachever ce qui commence ce jour-là.

Pour passer de la dénégation d’un principe à sa défense sincère, il faut avoir vécu un état limite, une expérience extrême. À considérer qu’il y a là une tentative d’arrangement avec une force, il ne s’agit pas de celle qui dicte la loi des hommes, mais de celle qui détient toutes les fins et les commencements. D’une manière ou d’une autre, le caractère inexorable de ce revirement nous pousse à y percevoir une tournure d’esprit proprement russe, dont Dostoïevski n’est pas l’inventeur, contrairement à celles que nous énumérons ci-dessous, mais qui s’est particulièrement illustrée dans sa propre destinée.

Chapitre II Fascinés par la hache

Un homme capable de commettre un meurtre pour éprouver ses limites, atteindre un nouveau palier “surhumain” – ce personnage revient dans la littérature [russe] du début du XXe siècle, et pour longtemps. Les personnages des écrivains Maxime Gorki, Fiodor Sologoub et Leonid Andreïev tuent sans remords, parfois sans aucune raison, parfois littéralement à coups de hache [comme Rodion Raskolnikov, le héros de Crime et châtiment, qui exécute avec cette arme une usurière ; le roman, publié dès 1866, explore les conséquences psychiques et émotionnelles de cet acte]. Dans Les Oreilles nouées, une nouvelle d’Ivan Bounine [publiée en 1917], le personnage de Sokolovitch tue une prostituée sans le moindre regret, tout en justifiant son acte par un raisonnement tout à fait raskolnikovien, une digression sur ceux qui “tuent sans s’émouvoir et, une fois le crime commis, n’ont pas de remords, comme on dit, mais au contraire, ont le sentiment d’une normalité retrouvée, d’un soulagement”. Le “siècle d’argent” [comme on appelle en Russie les années 1890-1920] a redécouvert Dostoïevski à travers Nietzsche, et derrière chaque monologue nietzschéen [sur le surhomme] se profile l’ombre de la hache de Raskolnikov.

Rapidement, les oiseaux-tempête de la révolution [bolchevique, en 1917] auront l’opportunité de mettre leurs théories en pratique : dès les années 1920, les fortes personnalités capables de tuer pour une noble cause deviennent des personnages clés, en littérature comme en politique ; raison pour laquelle Camus dit de Dostoïevski qu’il aura été un véritable prophète du XXe siècle. Ses prophéties se réalisent aujourd’hui encore, désormais cantonnées à la trivialité du quotidien et dépouillées de leur composante idéologique : la vie dans les provinces de Russie a toujours eu une part de cruauté absurde, et lorsqu’on tape dans

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Iouri Saprykine

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