Peut-on vraiment être rationnel?

Peut-on vraiment être rationnel?



“Nudge”, “bruit décisionnel”, “métacognition” : ces concepts essaiment en librairie, avec la promesse de nous aider à prendre de meilleures décisions. Pour quels résultats ? Des auteurs en débattent dans cette nouvelle édition de notre newsletter mensuelle consacrée aux idées. Également au menu : l’échec made in USA, de la gentillesse, et le patriarcat.

Un ministre tient une réunion avec deux conseillers très capés. Ordre du jour : les moyens d’éradiquer la récession. “Augmenter la TVA, baisser la TVA, augmenter les taux d’intérêt, augmenter à la fois les taux d’intérêt et la TVA”… Les conseillers ont testé toutes les hypothèses, mais le constat est là : “Il n’y a pas de bonne solution.” À quoi le ministre répond sans ciller : “Et tuer tous les pauvres, vous avez testé ?… Je ne dis pas qu’il faut le faire – juste de mettre l’hypothèse dans l’ordinateur, pour voir.”

La scène est tirée d’un sketch du duo d’humoristes britanniques Mitchell and Webb. Évoquée dans un article que le New Yorker consacre à l’abondante littérature parue depuis le début de l’année sur la notion de rationalité*, elle vient souligner ce paradoxe : d’un côté, les “experts” et autres “technocrates” sont accusés de tout rationaliser jusqu’à l’absurde. De l’autre, les livres sur la rationalité se vendent comme des petits pains sur la promesse plus ou moins explicite de faire de chaque lecteur un spécialiste de la prise de décision.

La stratégie du “nudge”

Or pour être rationnel, il faut d’abord prendre conscience que la plupart d’entre nous ne le sont pas. Le Prix Nobel d’économie Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein (un ancien conseiller de Barack Obama) l’ont souligné dans l’un des best-sellers du genre. Tout juste reparu dans une édition enrichie en anglais, Nudge (Vuibert, 2010, pour l’édition française) est à l’origine d’une approche qui a essaimé au sein des administrations et des cabinets ministériels.

Baptisée “nudge” (littéralement “coup de coude”), elle part de ce postulat, résumé par le Guardian : plutôt que de contraindre les individus à manger mieux, à ne plus fumer ou à ne pas uriner dans des lieux publics – pour ne citer que quelques-uns des champs d’application du “nudge” –, la puissance publique a tout intérêt à “les amener par la ruse à faire ce qui est dans leur intérêt”. Comment ? En utilisant leurs biais cognitifs pour les conduire à la bonne décision.

Un exemple célèbre de “nudge” a trait au “biais de statu quo”. Celui-ci veut que, lorsque nous avons le choix entre prolonger une situation existante sans rien faire ou la modifier par une action peu coûteuse en temps et en énergie, nous aurions tendance à privilégier la situation existante – même si celle-ci présente moins d’avantages.

Cette préférence explique pourquoi nous continuons, par exemple, de payer des abonnements à des services que nous n’utilisons pas. Mais si l’on sait s’en servir, le biais de statu quo devient vertueux. Les travaux de Thaler ont ainsi montré que changer les options par défaut de certains contrats pouvait avoir des effets macroéconomiques majeurs. En 2006, relate le site Quartz, “les États-Unis ont adopté une loi qui encourageait les entreprises à souscrire automatiquement pour leurs employés des plans d’épargne retraite, qu’ils restaient libres de clôturer dès qu’ils le souhaitaient”. Résultat, l’épargne annuelle américaine a bondi de 7,6 milliards de dollars entre 2006 et 2013.

Mieux vaut être jugé après le déjeuner

Les biais cognitifs ont ceci de commode qu’ils sont identifiables et qu’on peut les corriger – ou s’en servir. Mais les choses se compliquent avec ce que les auteurs d’un livre paru en anglais au printemps appellent le “bruit”. Coécrit par Cass Sunstein, le psychologue et Prix Nobel d’économie Daniel Kahneman et le professeur à HEC Olivier Sibony, Noise. Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, doit paraître en français le 29 septembre aux éditions Odile Jacob.

Comme l’explique la Los Angeles Review of Books, “un biais consiste par exemple pour un juge à accorder la mise en liberté conditionnelle à 5 % des accusés, quand un autre juge l’accorderait dans 95 % des cas aux mêmes accusés”. Les tendances à la sévérité du premier magistrat, et à la clémence du second, sont constantes et faciles à repérer. À l’inverse, on parlera de “bruit” si le jugement d’un même individu varie dans un sens ou dans un autre en fonction de l’heure, de la météo ou de son humeur.

“L’état de fatigue ou de faim d’un magistrat ne devrait avoir aucun effet sur ses décisions, or les études nous montrent que ce n’est pas le cas”, affirme un autre article du Guardian. D’après l’une d’entre elles, menée en 2011, les juges auraient la main plus lourde juste avant la pause déjeuner et en fin de journée.

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