Billie Eilish, le bonheur réinventé

Billie Eilish, le bonheur réinventé



La jeune Américaine est devenue en un rien de temps une icône de la pop, avec ses textes torturés et un style bien à elle. Cet été, nouveau look, nouvel album. Happier Than Ever caracole en tête des charts avec des textes un peu plus légers en apparence, mais qui résultent d’un âpre cheminement.

De l’extérieur, pas grand-chose ne distingue la maison de ses voisines : un pavillon cossu du quartier de Highland Park, à Los Angeles, avec un vieux lilas en fleur près de l’entrée. C’est pourtant un site légendaire : c’est là qu’une adolescente prodige et son grand frère ont enregistré l’album qui a fait de Billie Eilish Pirate Baird O’Connell la reine de la pop de la génération Z [When We All Fall Asleep, Where Do We Go ?, en 2019].

C’est un lieu que reconnaissent au premier coup d’œil tous les fans d’Eilish, et, de prime abord, par cette magnifique journée d’avril, la maison ne semble pas avoir beaucoup changé ces deux dernières années – depuis qu’elle a accédé à la gloire, en même temps que l’adolescente qui y habite. Pepper, la chienne de la famille, traîne dans le jardin, rapidement rejointe par Shark, le jeune pitbull gris qu’Eilish a adopté l’an dernier. On remarque dans les pièces de vie quelques indices épars de scolarisation à domicile : un taille-crayon à l’ancienne attaché au mur par une ficelle, une pile de cahiers écornés en équilibre instable sur un bureau.

Mais à y regarder de plus près, beaucoup de choses sont différentes. Pour commencer, le studio d’enregistrement le plus célèbre de la pop contemporaine, installé dans la chambre d’enfant du frère de Billie, Finneas, n’est plus un studio. Leur mère, Maggie Baird, s’est approprié la pièce. “C’est toujours la même, à ceci près qu’il n’y a plus de matériel”, commente Billie, qui m’accueille dans sa cuisine en mettant en place ses ingrédients et ustensiles pour préparer des cookies. Sa mère a ajouté un tapis bleu dans la chambre, où elle dort avec leur chat, Misha. “Nous avons gardé le studio pendant un moment, jusqu’au jour où on s’est dit qu’on n’en avait plus besoin”, poursuit la jeune chanteuse. Finneas a quitté la maison il y a deux ans pour aller s’installer [dans le quartier branché de] Los Feliz avec sa petite amie, l’influenceuse Claudia Sulewski. Il a aménagé un nouveau studio dans son sous-sol, où il a commencé à enregistrer avec sa sœur l’année dernière.

Eilish hésite tout d’abord à admettre qu’elle aussi a quitté le foyer familial. “Je reste discrète sur ce qui se passe vraiment dans ma vie”, souffle-t-elle sur le ton de la confidence en fouinant dans les placards de la cuisine de ses parents, comme une étudiante de passage chez elle pour un long week-end. “Je fais mes propres trucs depuis deux ans, mais en secret, car personne n’a besoin de le savoir.”

Elle ne ment pas vraiment sur son lieu de résidence, car elle vient encore souvent dormir dans sa chambre d’enfant. “J’adore mes parents et j’ai envie de passer du temps avec eux”, lâche-t-elle en haussant les épaules. Maggie et son mari Patrick O’Connell vont et viennent dans la cuisine, donnent leur avis sur la cuisson des cookies et aident Eilish à allumer le vieux four. Eilish arbore son nouveau look de blonde platine pulpeuse. Aux antipodes de l’ancienne chevelure noire aux racines vertes dont elle avait fait sa marque de fabrique, sa nouvelle coiffure a soulevé un tollé quand elle l’a dévoilée sur Instagram, en mars dernier.

Aujourd’hui, elle a encore les cheveux mouillés après sa douche et elle a enfilé un confortable tee-shirt noir de sa propre collection de produits dérivés, avec un pantalon de jogging assorti. Au menu du jour, des cookies aux pépites de chocolat et beurre de cacahuète, sans gluten et végans. Elle déchiffre une vieille recette imprimée sur une feuille maculée qui a manifestement beaucoup servi au fil des ans. Eilish préparait ces cookies lorsqu’elle se sentait triste. “Ça avait pour moi un effet thérapeutique”, confie-t-elle. Elle n’en avait pas refait depuis un certain temps (“Vous assistez à un moment d’histoire”, plaisante-t-elle). Elle a trouvé d’autres façons de gérer ses émotions, notamment en écrivant son deuxième album, Happier Than Ever, sorti le 30 juillet. Il n’y a rien d’imaginaire dans ce titre : elle est effectivement “plus heureuse que jamais”. Mais comme tant de choses dans sa vie, ce n’est pas si simple.

Pratiquement aucune des chansons de cet album n’est joyeuse”, explique-elle, réfutant l’idée que ce deuxième album soit le pendant lumineux et guilleret de celui de 2019, When We All Fall Asleep, Where Do We Go ? Cette première œuvre, inspiré par le film d’horreur Mister Babadook [Jennifer Kent, 2014] ravive des souvenirs de terreurs nocturnes et de rêves lucides, déclinés sur toute une gamme de tonalités allant de l’électro-pop industriel aux ballades jazzy. Ses clips, grouillant d’araignées et de larmes noires dégoulinant sur ses joues, sont tout aussi sombres.

En apparence, Happier Than Ever est un autre type de cauchemar. Les violences psychologiques, les luttes de pouvoir et la défiance – des histoires tirées de la vie d’Eilish et de celle de gens qu’elle connaît – occupent une grande place dans ses textes, avec des réflexions sur la célébrité et des rêves de rendez-vous amoureux secrets. Le son s’est adouci depuis les intonations inquiétantes de son premier album : des paysages sonores foisonnants, mélancoliques et fascinants donnent des frissons dans le dos, tout comme les paroles écrites par Eilish. Et pourtant, même dans les morceaux les plus sombres, il y a des moments de réflexion, de maturité et, surtout, d’espoir. C’est l’album de quelqu’un qui a commencé à s’apaiser bien avant de l’écrire. Ou du moins, qui a essayé.

Précieuse vie privée

“Vous avez déjà été piquée à la tête par une abeille ?” Billie raconte s’être fait piquer “au moins vingt fois” lors de vacances en camping quand elle avait 8 ou 9 ans. C’est une histoire qu’elle a déjà évoquée. “Je ne sais pas pourquoi ça m’est revenu à l’esprit, dit-elle. Pourquoi j’y ai repensé ? Aucune idée.” Elle pose la question après un bref silence, tandis que nous regardons, subjuguées, Shark s’acharner sur un pot vide de beurre de cacahuète. Eilish déteste le silence ; au point qu’elle commente en temps réel la préparation des cookies à la manière d’une blogueuse culinaire. Elle me montre comment faire de la farine d’avoine (“En fait, c’est que des flocons d’avoine ; on les verse dans ce machin [un robot mélangeur], et on lance à fond”) et m’explique le bon dosage de pépites de chocolat et de beurre de cacahuète. (“Certains aiment bien en mettre trop. Moi je préfère qu’il n’y en ait pas assez.”)

Eilish ne peut plus vraiment sortir. Dehors, des paparazzis et des harceleurs guettent le moindre de ses faits et gestes, et quelques-uns ont si bien menacé sa sécurité qu’elle a dû réclamer des mesures d’éloignement à leur encontre. Elle en a gardé une certaine amertume : “J’étais une gamine et j’avais envie de faire des trucs tout cons de gamine. Je n’avais pas envie de ne plus pouvoir entrer dans une boutique ou me balader dans un putain de centre commercial. Ça m’a mis très en colère, et je leur en ai voulu.” When We All Fall Asleep et l’image qu’elle renvoyait à l’époque l’ont singularisée dans l’univers de la pop, mais tout cela a aussi figé une vision d’elle dont elle aimerait bien se défaire. “À chaque fois que je vois quelqu’un m’imiter sur Internet, ça me rappelle combien Internet me connaît mal. Je ne partage pas, genre, n’importe quoi. J’affiche si clairement ma personnalité que les gens ont l’impression de tout savoir de moi, alors qu’en fait ils ne savent rien du tout.”

Elle aimerait que le public comprenne certaines choses : “Que je sais chanter. Que je suis une femme. Que j’ai une personnalité.” Trois points que confirment Happier than Ever. “Quand j’entends quelqu’un dire ‘Bah, toutes tes chansons se ressemblent’, ça m’agace. C’est précisément ce que j’essaie d’éviter. D’après moi, les gens qui disent ça n’ont dû écouter que Bad Guy et Therefore I Am.” Ces deux titres témoignent du goût de Billie Eilish pour le rap chanté à mi-volume et plein d’humeur. À présent, sur des

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Brittany Spanos

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