Pourquoi nos amis sont-ils nos amis ?

Pourquoi nos amis sont-ils nos amis ?



Dans les sociétés contemporaines, les amis sont plus importants que jamais. Ils l’emportent parfois sur la famille ou sur les partenaires amoureux. Mais comment une amitié naît-elle ? Comment s’éteint-elle ? Comment l’épidémie de Covid-19 a-t-elle influencé nos relations avec nos amis et décidé de la place que nous leur accordons ? Une enquête publiée par l’hebdomadaire allemand Die Zeit. 

Au début du mois de mars 2020, à une époque où le Covid ne faisait trembler personne en Allemagne, je suis allé me balader avec mon ami Lars. Nous parcourions les vastes pelouses du parc du Gleisdreieck, à Berlin, lorsque Lars m’a demandé sur quoi je travaillais en ce moment. “J’ai commencé un papier sur l’amitié, ai-je répondu. Je vais raconter comment notre rapport à l’amitié évolue au cours de notre vie. Bien sûr, je vais aborder le contexte propre au XXIe siècle : on est à la fois de moins en moins proches et de plus en plus connectés les uns aux autres. En quoi cela modifie-t-il nos amitiés ?

“Mais qu’est-ce que l’amitié ?” m’a interrogé Lars.

J’ai soupiré : “Les Grecs se posaient déjà la question…

— Et qu’est-ce qu’ils en ont dit ?

— Quelque chose que je trouve très juste : les Grecs expliquent que l’amitié est une sorte de relation amoureuse. Ils distinguaient plusieurs formes d’amour : l’érôs, par exemple, l’amour physique, l’agapè, l’amour de l’humanité, ou encore la philia, l’amour pour un ami. Je pense que c’est effectivement de l’amour que l’on ressent pour nos véritables amis.

— Ça ne fait que déplacer le problème. Qu’est-ce que l’amour, et qu’est-ce que ça veut dire, aimer un ami ? Pourquoi aime-t-on une personne plutôt qu’une autre ?

Très bonne question, mon cher Lars. Mais alors, l’amitié, qu’est-ce que c’est ?

Une relation que ne régit aucune règle

Notre fille avait 18 mois à peine lorsque nous l’avons inscrite à la crèche. Sur les photos de son tout premier jour, ma femme porte d’une main le petit cartable jaune qui contient gourde et goûter, et de l’autre elle tient la main de notre fille, qui trottine à ses côtés. Quand je regarde ce cliché, je me dis qu’elle était décidément très jeune. En presque deux années de crèche, ses amitiés – si on peut utiliser ce mot à cet âge-là – n’ont cessé d’évoluer. Au début, comme elle était très petite et mignonne, les grandes l’adoraient. Puis elle s’est mise à jouer principalement avec les enfants de son âge. Enfin, peu de temps avant que la crèche ne ferme à cause de la pandémie, elle a cessé de rester exclusivement avec certains enfants et a élargi son cercle à d’autres groupes. Le matin, elle se demandait avec qui elle avait envie de jouer dans la journée. L’éducatrice m’a expliqué qu’à cet âge-là les enfants décident de manière de plus en plus autonome qui ils veulent fréquenter.

Si l’on en croit les philosophes et les sociologues, c’est précisément là que réside la première condition de l’amitié, ou “interpénétration humaine”, selon l’étonnante formule de Niklas Luhmann [un grand sociologue allemand, spécialiste des systèmes sociaux, décédé en 1998]. La caractéristique essentielle de l’amitié, c’est donc l’autonomie. Une amitié authentique ne peut naître que d’un libre choix : cette idée revient dans toutes les tentatives de définition du concept depuis Aristote. Autrement dit, l’amitié se distingue des autres formes de relations car elle n’est régie par aucune règle.

Prenons les relations amoureuses, par exemple. Certains couples ont beau affirmer qu’ils sont aussi meilleurs amis, en réalité ils ne sont pas unis par des liens d’amitié, puisqu’ils vivent une relation physique. Dans la plupart des cas, ce type de rapport est régi par certaines valeurs, par des normes et des pratiques sociales – la monogamie, par exemple. La sexualité joue un rôle important, souvent politique d’ailleurs, puisqu’elle implique mariage, Pacs, communauté des biens, droit de garde…

En accord avec notre idéal moderne de liberté

On peut aussi se sentir extrêmement proche de son frère ou de sa sœur, c’est incontestable. La France, depuis la Révolution, ne revendique pas la liberté, l’égalité et l’amitié, mais bien la fraternité entre les citoyens, ce qui est peut-être plus fort encore. Cependant, c’est bien connu, on ne choisit pas sa famille. Deux frères peuvent très bien rester des étrangers l’un pour l’autre.

Le philosophe français Michel de Montaigne (1533-1592) voyait dans sa relation avec Étienne de La Boétie une amitié comme il n’en arrive qu’une fois par siècle. Pour Montaigne, l’autonomie était si importante en amitié qu’il en a fait le centre de ses réflexions sur le concept. La Boétie n’était ni son amant ni son frère, mais bien son ami. Pourquoi étaient-ils aussi proches ? “Parce que c’était lui, parce que c’était moi”, écrit Montaigne. Deux êtres peuvent donc être ensemble non pas à cause d’une norme extérieure ou de leur sexualité, ni parce qu’ils sont issus de la même famille, mais parce qu’ils s’accordent essentiellement. Une telle relation ne peut en aucun cas être imposée de l’extérieur. Elle est choisie.

Cette conception de l’amitié est particulièrement moderne. De toutes les formes de relations possibles, l’amitié est celle qui s’accorde le mieux avec notre idéal de liberté. Dans la société actuelle, affranchie – au moins dans son idéal – des contraintes liées au genre, à la religion et à nos origines sociales ou ethniques, l’amitié représente une forme singulière d’engagement sans conditions, de relation stable mais sans contrat. C’est peut-être pour cela que nous semblons y accorder plus d’importance qu’autrefois. En 2019, un institut de sondage a demandé à 23 000 Allemands ce qui comptait le plus dans la vie. Pour 85 % d’entre eux, il n’y avait rien de plus important que d‘“avoir de bons amis”. En deuxième position, “s’occuper de sa famille” (pour 81 % des sondés), puis “être heureux dans son couple” (75 %). La priorité, c’est donc l’amitié.

Éphémères amitiés d’enfance

Pour Aristote, la liberté de l’amitié repose non seulement sur l’absence de contraintes, mais également sur l’absence d’intérêt. Dans l’Éthique à Nicomaque, le philosophe distingue trois formes d’amitié : l’amitié fondée sur le plaisir, l’amitié guidée par l’intérêt et l’amitié pour elle-même. D’après le philosophe, seule la dernière est valable, l’amitié sincère. Car, contrairement aux deux autres, elle est désintéressée. La deuxième forme se retrouve souvent parmi les adultes : entre collègues de travail ou partenaires d’affaires, par exemple. Chez les jeunes, c’est l’amitié en vue du plaisir qui est la plus répandue, affirme Aristote. Mais quand l’amusement prend fin, elle s’éteint aussitôt.

Je pense à toi, Fabian. En CM1, nous nous sommes battus parce que, d’un coup sur ma main, tu avais fait tomber ma glace. Avant ça, tu étais mon meilleur ami, je me souviens d’avoir passé des après-midi entiers avec toi. Mais cet incident a tout bonnement brisé notre amitié. Elle gisait ensuite, pour citer l’écrivain Robert Musil, comme un miroir brisé entre nous. Aujourd’hui, il me semble que beaucoup de mes amitiés d’enfance étaient ainsi. Nous n’étions pas réellement proches. Nous pouvions nous

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Alard von Kittlitz

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