Qui pour traduire les mots des autres ?

Qui pour traduire les mots des autres ?



Au menu du troisième Courrier des idées, notre newsletter mensuelle consacrée aux débats : des regards croisés – et opposés – sur la traduction polémique du poème d’Amanda Gorman, des chats philosophes et un podcast inspirant pour répondre aux défis de la transition écologique.

Contexte : La traduction d’un texte prononcé par la jeune poétesse Amanda Gorman lors de l’investiture de Joe Biden en janvier nourrit une vive polémique en Europe.Résumé du débat : Des voix ont regretté que la traduction de ce poème composé par une Africaine-Américaine ait été confiée à des personnes blanches. Une figure montante de la scène littéraire néerlandaise a préféré renoncer à sa traduction, et un traducteur catalan a été remercié par son éditeur en Espagne.Pourquoi ça compte : Dénoncée comme raciste par certains, la polémique réactive le débat sur la “cancel culture” (la “culture de l’annulation”) et met en lumière la question de la diversité dans le milieu de la traduction.

If we’re to live up to our own time, then victory won’t lie in the blade, but in all the bridges we’ve made.That is the promise to glade, the hill we climb, if only we dare.

“Si nous voulons être à la hauteur de notre époque, la victoire ne résidera pas dans l’épée mais dans tous les ponts que nous aurons construits.
C’est la promesse d’une éclaircie, la colline que nous gravissons, si seulement nous osons.”

Des mots qui claquent et qui unissent. Une voix qui scande et qui aimante. À peine Amanda Gorman avait-elle prononcé The Hill We Climb, le poème qui l’a rendue célèbre dans le monde entier, qu’une partie de celui-ci a paru se déchirer autour de ces mots et de cette voix.

Qui pour traduire Amanda Gorman ? Surgie dans le débat à la fin de février, à la faveur d’une tribune signée par la journaliste et activiste noire Janice Deul dans le quotidien néerlandais De Volkskrant, la question s’est répliquée d’un journal et d’un site à l’autre à travers l’Europe. Jusqu’à résonner de l’autre côté de l’Atlantique. En évoquant le choix de Marieke Lucas Rijneveld, jeune figure de la scène littéraire, pour traduire le texte en néerlandais, Deul écrivait : “Sans rien nier des qualités de Rijneveld, pourquoi ne pas avoir choisi quelqu’un qui, comme Gorman, soit une jeune femme, slameuse et fièrement noire ?”

“Prisme identitaire”

“Racisme”, “cancel culture”, “inquisition” : les mots pour dénoncer le contexte qui a amené Rijneveld à renoncer à sa traduction – et le traducteur Viktor Obiols à se voir remercié par l’éditeur barcelonais Univers, pour la version en catalan – retentissent depuis des semaines sous la plume et dans la voix de commentateurs inquiets pour l’état du débat intellectuel et politique.

Parmi eux, le romancier franco-congolais Alain Mabanckou (qui enseigne la littérature à l’université de Californie à Los Angeles) l’a redit au Los Angeles Times, après s’être exprimé dans une vidéo sur Twitter : “Quand on ne regarde le monde que par le prisme de la politique identitaire, on est entré dans un espace qui est le contraire de la littérature.”

Principes et réalité

Ainsi que le relève ce journal, c’est aux Pays-Bas, déjà, qu’était apparu en 2015 le hashtag “#OwnVoices” pour réclamer que des “histoires sur des personnes marginalisées soient écrites par des auteurs qui partagent la même identité et les mêmes expériences”. Un mouvement loin de faire l’unanimité, qui “pose un défi particulier à la traduction – un métier qui consiste intrinsèquement à rendre une œuvre accessible à des personnes différentes de l’auteur”.

Indépendamment de ses compétences linguistiques, une personne blanche est-elle la mieux placée pour traduire une personne noire ? C’est le cœur du sujet pour Claudia Durastanti. Mais l’écrivaine et traductrice italienne prévient : la question est à double détente. “Le principe selon lequel ‘n’importe qui peut traduire n’importe qui’ est bien joli, constate-t-elle dans un long texte paru sur le site du magazine Internazionale. Mais il s’agit aussi d’un principe qui ne se vérifie absolument pas dans la pratique du monde l’édition, qui se fonde sur des choix [de personnes].”

Déficit de diversité

Dans les faits, la

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