Échecs : une passion mondiale

Échecs : une passion mondiale



Chaque semaine, Courrier international explique ses choix éditoriaux et les débats qu’ils suscitent parfois au sein de la rédaction. Dans ce numéro, nous nous intéressons à la révolution en cours dans l’univers des échecs et à la fascination que ce jeu de stratégie exerce sur nous. Entre l’explosion du nombre de joueurs en ligne ces dernières années et le triomphe de la série Le jeu de la dame, la presse étrangère décrypte un engouement devenu mondial.

C’est une révolution. L’irruption de l’intelligence artificielle et d’Internet avait déjà changé la donne, mais, depuis un an, la pandémie, le confinement et l’incroyable succès de la série Le Jeu de la dame (sur Netflix) ont accéléré les choses. Au point qu’aujourd’hui les échecs sont devenus un phénomène de société mondial, une passion partagée par un nombre exponentiel de joueurs.

Pourquoi les échecs fascinent-ils autant ? Parce qu’ils sont un miroir du monde depuis leur apparition en Inde au VIe siècle. Et c’est pour cela que nous avons choisi de les mettre à la une aujourd’hui à partir de deux articles, qui ont emporté l’adhésion de la rédaction dès leur énoncé : l’un signé de Luke McShane, grand maître international et chroniqueur échiquéen du magazine britannique The Spectator, l’autre paru dans le quotidien russe Kommersant, qui raconte comment, à travers les siècles, les règles du jeu, loin d’être figées, ont évolué au gré des mœurs politiques et sociales.

Et pour mieux comprendre la manière dont cette révolution s’est accélérée ces derniers mois, nous avons traduit du norvégien un portrait de Magnus Carlsen paru dans le quotidien Aftenposten. Le “Mozart des échecs”, champion du monde en titre, a largement contribué au basculement en cours en créant un tournoi parallèle, inspiré de l’e-sport. Son ambition ? Faire des échecs un sport populaire et plus rémunérateur en organisant des tournois professionnels en ligne, avec des parties plus rapides. “De grands sponsors ont été associés aux compétitions, écrit Aftenposten. Mais que se passera-t-il quand le monde redeviendra normal ?” Il suffit de regarder les chiffres cités par le journal :

En Norvège, 4 000 personnes sont membres d’un club d’échecs, mais 400 000 jouent sur un site. Les échecs sont devenus numériques.”

Et ils attirent de plus en plus de monde. De quoi réjouir Luke McShane dans The Spectator, qui, loin de s’offusquer de ce virage numérique, s’en amuse plutôt : “Avant la pandémie, raconte-t-il, il m’arrivait souvent de repérer des joueurs en ligne, assis seuls dans un train ou dans un café, et d’éprouver un étrange sentiment de complicité […].” Aujourd’hui, ajoute-t-il, “j’ai l’impression d’être un invité dans une soirée n’en finissant pas de se dérouler, revigorée par l’arrivée tardive d’une foule de fêtards – qui ont entendu dire que les binoclards intellos sont maintenant à la mode, sans savoir ce qu’ils ont raté depuis cinquante ans”.

Il y a près de cinquante ans, justement, en 1972, à Reykjavik, en Islande, le monde en entier se passionnait pour le “match du siècle” : l’Américain Bobby Fischer battait le Soviétique Boris Spassky. Une première et un choc dans un univers jusque-là archidominé par les Soviétiques. Cette histoire des échecs comme allégorie de la guerre froide, le quotidien russe Kommersant la raconte d’une façon formidable. Que vous soyez ou non amateur de ce jeu, plongez-vous sans attendre dans ce récit écrit à travers le prisme d’événements politiques, d’œuvres littéraires – De l’autre côté du miroir, de Lewis Carroll, La Tempête, de Shakespeare… – et de films – Bons Baisers de Russie, de Terence Young, ou encore 2001 : l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, avec l’apparition de l’intelligence artificielle en adversaire redoutable (et aujourd’hui imbattable) de l’homme…

On y apprend, entre autres, que ce jeu, “très en vogue dans la noblesse indienne” au VIe siècle, “est devenu synonyme d’une bataille intellectuelle pour le titre de meilleur stratège, un combat mené sans que soit versé le sang du moindre soldat” ; que “les échecs ont été importés en Europe par les Arabes vers la fin du IXe siècle” ; que la reine, jusque-là la pièce la plus faible, finit par dépasser le roi après qu’Isabelle de Castille (dite Isabelle la Catholique) a accédé au trône, en 1474. Les échecs comme métaphores de l’État. Et plus que jamais au temps de l’Union soviétique. “Dans les maisons de la culture, les bibliothèques, les écoles et les usines, des clubs d’échecs sont créés, des manuels sont traduits dans toutes les langues de l’URSS, journaux et magazines lancent des rubriques consacrées aux échecs. Le socialisme veut faire de la culture un bien commun, et l’‘échéquisation’ généralisée, à l’égal de l’alphabétisation, figure en bonne place dans ce plan”, écrit Kommersant.

Le confinement a remis le jeu à l’honneur, et c’est tant mieux, “car c’était l’une des rares activités si bien adaptées à cette ère de contraintes, se réjouit Luke McShane. On peut jouer gratuitement, y consacrer le temps que l’on veut.” Jouer plus vite, “savoir manier habilement l’art du bluff”, voilà ce qui a vraiment changé, nous explique le chroniqueur : “Ce que le jeu perd en profondeur se trouve compensé par ce frisson d’excitation que recherchent les adeptes des échecs en ligne.” À vous de jouer.





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