Demain, les Années folles ?

Demain, les Années folles ?



Chaque semaine, Courrier international explique ses choix éditoriaux et les débats qu’ils suscitent parfois au sein de la rédaction. C’est une folle envie de recommencer à vivre normalement (et même un peu plus) qui a présidé au choix du dossier de ce numéro. Et aussi plusieurs unes de la presse étrangère s’interrogeant sur l’après-pandémie. Y aura-t-il une explosion de la créativité, de l’innovation et un bouillonnement culturel comparable aux années 1920 ? Les avis divergent.

Un siècle plus tard, l’histoire peut-elle se répéter ? Les années post-Covid-19 connaîtront-elles la même frénésie que celles qui ont suivi la Première Guerre mondiale et l’épidémie de grippe espagnole (qui fit des dizaines de millions de morts) ? À l’approche de l’été, et alors que les campagnes de vaccination s’accélèrent dans de nombreux pays, on sent bien une furieuse envie de recommencer à vivre se manifester un peu partout. Cela prendra-t-il la tournure du bouillonnement des années 1920 ?

C’est l’hypothèse que plusieurs journaux étrangers ont formulée récemment. Et que nous avons choisi de décrypter dans le dossier de cette semaine. Parce qu’elle nous semblait séduisante et aussi, simplement, parce que nous avions envie d’espérer des lendemains meilleurs.

L’hebdomadaire Bloomberg Businessweek a le premier consacré une magnifique une au parallèle entre les deux époques.

C’est avec l’investiture de Warren G. Harding, en ce 4 mars 1921, que démarre aussi officieusement que discrètement une décennie historique. L’humeur est maussade, et nul n’aurait pu croire que les États-Unis étaient sur le point de faire une fête de tous les diables.”

“Les années 2020 seront-elles aussi folles ?” se demande le magazine américain. Les années 1920, c’est non seulement une effervescence culturelle – “c’est la décennie de l’Art déco et du jazz, de Coco Chanel et de Walt Disney, de Gatsby le Magnifique et de la renaissance de Harlem” –, mais encore un boom économique, marqué par des innovations majeures. “Les Années folles voient se généraliser la chaîne de montage, la voiture, la radio, le cinéma, la plomberie et les appareils électriques, énumère Bloomberg. Le consumérisme et la culture de masse commencent à prendre forme.”

La comparaison avec ce que nous vivons aujourd’hui est-elle pour autant pertinente ? Il y a bien des similitudes : une révolution technologique (en 2020, le basculement vers le tout-numérique), un besoin impérieux de sociabilisation après des mois de restrictions et un espoir de relance économique. Mais “la vie a plus changé de 1920 à 1929 qu’elle ne le fera probablement de 2020 à 2029”, estime le magazine.

Visão a lui aussi consacré sa une au retour des Années folles. Et l’un des articles de l’hebdomadaire portugais que nous avons traduit dans ce dossier concerne plus particulièrement les changements attendus en matière de société et de culture : “La ruée vers l’art, et vers l’autre”, avons-nous titré. Le journal cite abondamment Nicholas Christakis, épidémiologiste et sociologue américain pour qui “toutes les tendances visibles aujourd’hui vont s’inverser : dans un avenir proche, discothèques et stades feront le plein, et le monde des arts connaîtra une prolifique renaissance. Ce regain pourrait aussi passer par un grand moment de ‘libertinage sexuel’, d’extravagance dépensière et de recul de la religiosité.

Un propos nuancé par plusieurs psychologues et sociologues portugais interrogés par le magazine. L’une d’entre eux explique ainsi :

Nous allons connaître une décompression affective, sociale et sexuelle, mais il n’y aura pas de jour J. La décompression se fera de façon diluée, car toutes sortes d’attitudes cohabiteront. La frénésie ne vaudra que pour les personnes qui ont le moins peur, qui sont le moins anxieuses.”

Gare aux comparaisons hâtives, nous prévient aussi Stéphane Garelli dans Le Temps. “La grande différence entre une guerre et une pandémie est que l’on sait exactement quand une guerre s’achève, mais pas une pandémie.” L’économiste suisse rappelle aussi – ce que Bloomberg évoque de son côté en s’inquiétant de l’accroissement des inégalités, du vacillement des systèmes démocratiques et des relations raciales “à nouveau tendues” – que les années 1920 se sont mal terminées : “Les États se sont massivement endettés à cause des frais de la guerre. Il en est résulté une résurgence de l’inflation, voire de l’hyperinflation, comme en Allemagne. Au bout du chemin, il y a eu la crise de 1929. Puis vinrent les autocraties.”

Si nous voulons éviter que cette partie-là de l’histoire se répète, dit-il, il faut en tirer les leçons, notamment en matière de politique économique :

Aujourd’hui nous repoussons trop de problèmes à plus tard. Et c’est cette insouciance coupable qui est la vraie folie des années 2020.”

“Le péril de l’isolationnisme est peut-être la leçon la plus importante que les années 2020 peuvent tirer des années 1920”, insiste de son côté Bloomberg. Inégalités sociales, crispations identitaires… la période actuelle a bien un air de déjà-vu. Ne commettons pas les mêmes erreurs.

Claire Carrard





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