A-t-on vraiment ce qu’on mérite ?

A-t-on vraiment ce qu’on mérite ?



Découvrez notre newsletter mensuelle consacrée aux débats. Au menu de ce deuxième Courrier des idées : des points de vue critiques sur la méritocratie, un mot inspirant (l “ubuntu”) et des suggestions de livres et de débats en ligne.

Contexte : réforme de l’École nationale d’administration (ENA) en France, débats sur le coût prohibitif des études dans les pays anglo-saxons : de nombreux pays s’interrogent sur la façon dont sont sélectionnées leurs élites.Résumé du débat : pour de plus en plus d’intellectuels, la notion même de mérite pose problème. Certains vont jusqu’à considérer qu’il faut l’abandonner. Mais est-ci si simple ?Pourquoi ça compte : perçue comme de plus en plus injuste, la sélection scolaire et universitaire nourrit le ressentiment et la tentation du populisme.

La scène se déroule en 2033. Un historien considère le siècle écoulé et constate que son pays, le Royaume-Uni, est passé d’une société où les privilèges étaient principalement hérités à la naissance à un système où ils s’acquièrent par le mérite. Plus précisément sur la base de l’équation “QI + efforts = mérite”, devenue déterminante pour dire qui appartient à la classe dominante.

Le résultat n’est pas très heureux, si l’on en croit notre historien du futur. Avant, tout le monde était plus ou moins conscient que les dés étaient pipés : on le savait bien, se trouver en haut ou en bas de l’échelle ne reflétait pas la valeur intrinsèque de chacun, ni l’utilité de sa contribution à la société.

Mais en cette année 2033, “les puissants savent que leur réussite n’est que la juste récompense de leurs capacités personnelles et de leurs efforts”. Et le regard qu’ils portent sur leurs concitoyens qui n’ont pas réussi est au minimum condescendant. “Ces derniers sont sans cesse testés et retestés”. S’ils se retrouvent régulièrement “dans la catégorie des ‘perdants’”, c’est que décidément, ils ont bien mérité leur sort.

Le cauchemar de la méritocratie

Cette fable n’est pas tirée d’un livre écrit en 2021 mais d’une satire née en 1958 sous la plume d’un sociologue britannique fameux, Michael Young (mort en 2002 à l’âge de 87 ans, Young fut un compagnon de route du Parti travailliste). C’est à lui qu’on doit le terme de “méritocratie”. Soit un modèle dans lequel “tous ceux qui travaillent dur et respectent les règles [peuvent] monter dans la société ‘aussi haut que leurs talents pourront les amener’”, résume le magazine américain The New Republic.

Pour Young, la perspective d’une société méritocratique était un cauchemar ; et son livre (The Rise of Meritocracy, “L’Essor de la méritocratie”, qui n’a jamais été traduit en français), une dystopie destinée à mettre en garde sur ses dangers.

Un discours en trompe-l’œil

À un peu plus de soixante ans de distance, c’est au tour de Michael Sandel, un autre grand intellectuel (américain, lui, mais également marqué à gauche) de faire le procès de la méritocratie. Son livre La Tyrannie du mérite paraîtra en traduction française le 17 mars prochain aux éditions Albin Michel. Sandel y constate que le désastre redouté par Young est devenu réalité.

Comme le résume le magazine The Nation, le discours méritocratique – que Sandel appelle aussi “rhétorique de l’ascension” – sert depuis une cinquantaine d’années à justifier le creusement des inégalités. Alors que “la mondialisation, les avancées technologiques et les politiques économiques mises en place depuis les années 1970” ont aggravé le chômage et la précarité, la massification de l’enseignement supérieur a selon lui agi comme un trompe-l’œil : aux États-Unis en particulier, prévaut l’idée que tout citoyen peut prétendre rejoindre l’élite politique ou économique, indépendamment de ses origines sociales.

Compétition acharnée

Les choses sont évidemment un peu plus complexes – et surtout beaucoup moins équitables : agissant selon Sandel comme “une véritable machine à trier”, l’enseignement supérieur est devenu un champ de bataille pour l’élite en place. Soucieux d’assurer à leur progéniture le même destin social que le leur, “des ‘superparents’ angoissés” dépensent des fortunes et

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Delphine Veaudor





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