Culture

Pouvons-nous encore faire confiance ?



L’épidémie de Covid-19 a durement ébranlé nos sociétés, avides de minimiser les risques et de maximiser le contrôle et la sécurité. Faire confiance aux politiques, aux experts ou encore à nos concitoyens est apparu ne pas aller de soi. Mais qu’est-ce que la confiance ? À quelles conditions apparaît-elle ou s’étiole-t-elle ? La vie en communauté est-elle envisageable sans confiance partagée ? Éléments de réponse.

Le 7 août 1974, le jour se lève sur un Manhattan brumeux. Peu après 7 heures, au pied du World Trade Center, une foule commence à se former. Les passants qui se rendent au travail marquent un arrêt, la tête penchée en arrière, les yeux tournés vers le ciel. Là où les derniers étages des deux tours se perdent dans les nuages. “Regardez, regardez ! s’exclame une jeune femme dans la foule. Un funambule ! Il court ! Il court !”

L’homme, tout de noir vêtu et muni d’un balancier, fait des va-et-vient entre les deux tours. À maintes reprises, il franchit les 60 mètres qui séparent les deux gratte-ciel, fait demi-tour, repart, s’agenouille, s’allonge. Comme en apesanteur, au milieu du néant, trois quarts d’heure durant. Jusqu’à ce que les policiers finissent par le faire descendre.

Qui est cet homme ? A-t-il perdu la raison ?

Le dernier zeste d’incertitude

L’homme en question, un Français de 24 ans, se nomme Philippe Petit. Depuis qu’il a vu, enfant, dans un magazine, le dessin de deux tours jumelles monumentales qui devaient voir le jour à New York [elles ont été inaugurées en 1973], il caressait le rêve de franchir le vide qui les sépare. Il a fait ses armes sur les tours de Notre-Dame et sur le Harbour Bridge de Sydney. Puis est parti effectuer des repérages au World Trade Center, pendant des semaines, se faisant passer pour un journaliste, interviewant le maître d’œuvre, prenant des photos du toit. La veille [du jour J], il pénètre dans la tour sud grâce à un faux badge pendant que ses amis se dissimulent dans la tour nord. La nuit, à l’aide d’un arc, ils lui envoient une flèche à laquelle est attaché un fil de pêche, auquel ils nouent des fils de plus en plus gros, jusqu’au filin d’acier final. Au point du jour, un câble à peine plus large qu’un doigt est tendu au-dessus de l’abîme de 400 mètres.

“Il ne me reste plus qu’à décider de déplacer le poids du pied qui se trouve sur la tour sur celui qui se trouve sur le câble”, confiera plus tard Philippe Petit, dans le documentaire Le Funambule [sorti en 2008]. L’homme n’est pas fou. Il sait qu’il peut tomber, et il n’en a pas envie. Tous les risques qu’il a pu écarter grâce à ses connaissances, à ses préparatifs, à son savoir-faire et à son expérience, il les a écartés avec méthode et prudence, afin que la traversée soit couronnée de succès. Reste cependant ce qui reste toujours, pour lui comme pour tout le monde, à savoir ce dernier zeste d’incertitude qui ne se laisse jamais tout à fait dissoudre et qui est pourtant déterminant.

Comment cela va-t-il se passer ? Philippe Petit l’ignore. Mais il a confiance.

Pourquoi aurions-nous besoin de la confiance ?

Bien sûr, nous ne sommes pas Philippe Petit. Nous ne nous mettrions pas à dessein dans une situation où une simple rafale de vent pourrait mettre fin à notre existence. Nous considérons à raison comme un progrès de ne pas y être tenus.

Notre quotidien n’a rien de funambulesque, au contraire. Nous l’avons organisé de sorte qu’il s’apparente à un voyage sur un large ruban de macadam sans aspérité, dans une voiture équipée de ceintures de sécurité, de coussins gonflables et de systèmes de navigation, sur des routes protégées par des glissières de sécurité, obéissant à des règles de circulation dont l’observation est vérifiée par une police.

Nous avons la technologie, nous avons la prospérité, les lois et les institutions. Nous avons la science. Nous avons la maîtrise. Toute notre civilisation moderne semble tendre vers l’abolition de l’incertitude. Pourquoi dès lors aurions-nous encore besoin de la confiance ?

Parce que, depuis qu’un virus a mis le monde à genoux, en l’espace de trois mois, nous en sommes devenus tributaires à un point que nous n’aurions jamais imaginé. Nous sommes ainsi obligés de faire confiance à des virologues que nous ne connaissions ni d’Ève, ni d’Adam, et dont les avis régentent aujourd’hui notre quotidien. Nous sommes obligés de faire confiance à des politiques dont les décisions ont une incidence directe, concrète et sans précédent sur l’existence même d’une multitude de gens. Nous sommes obligés de faire confiance à nos semblables afin qu’ils respectent les distances de sécurité, même s’ils n’ont eux-mêmes pas peur de tomber malades.

En parler, c’est constater qu’elle a disparu

Jusque-là reléguée à la marge, l’incertitude se trouve aujourd’hui au centre de nos préoccupations. À l’heure où plus rien ne devrait être incertain, voilà que tout donne l’impression de l’être, du jour au lendemain.

Pourquoi avons-nous besoin de la confiance ?

Comment faire sans ?

“Le climat de confiance est comme l’air que l’on respire, observait la philosophe néo-zélandaise Annette Baier dans un essai de 1994, on ne prend conscience de son existence que le jour où il se fait rare, ou qu’il est pollué.” Nous ne réfléchissons à la confiance qu’une fois qu’elle a disparu. Nous faisons spontanément confiance, à nous-mêmes, aux autres, au monde, à la vie même, jusqu’au jour où survient une vicissitude, un aléa professionnel, médical ou sentimental. Nous nous apercevons alors que nous faisions confiance depuis tout ce temps et nous estimons que, tout à coup, nous ne pouvons plus. La crise engendre la perte de confiance, la perte de confiance attise la crise. Un cercle vicieux s’enclenche, et le seul et unique moyen de le briser consiste à refaire confiance. Seulement voilà, la confiance ne se décrète pas, ne se commande pas, ne se sollicite même pas, ne se contrôle pas non plus.

Comment les gens ont-ils pu construire leur vie, leur quotidien, leur civilisation, leur avenir sur quelque chose d’aussi volatil que la confiance ?

L’exemple des chimpanzés

Roman Wittig est éthologue à l’institut Max-Planck de Leipzig, spécialisé dans l’anthropologie de l’évolution, où des scientifiques appartenant aux disciplines les plus diverses s’intéressent à la question de savoir comment l’homme est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Grâce aux ossements, la science peut retracer assez fidèlement l’apparition de la bipédie ou de la main. Roman Wittig, lui, se demande pourquoi et comment l’homme, au cours de l’évolution, a adopté tel ou tel comportement. Et les vieux ossements ne lui sont d’aucun secours.

“Le comportement ne laisse aucun fossile derrière lui, commente-t-il. C’est la raison pour laquelle nous nous rabattons sur nos plus proches cousins – les chimpanzés.” Roman Wittig pilote un projet de recherche qui, depuis plus de quarante ans, suit les chimpanzés du parc national de Taï, en Côte d’Ivoire. À l’heure actuelle, ce sont 150 animaux qui sont observés en continu toute l’année, du matin au soir. Toilette, accouplement, recherche de nourriture, lutte hiérarchique – la moindre action, la moindre interaction, fait l’objet d’un relevé. Les territoires que les chimpanzés arpentent sont si vastes que les scientifiques sont contraints de suivre les groupes toute la journée dans la jungle, jusqu’à ce que les animaux construisent leurs nids pour la nuit – et le lendemain matin, avant même que les singes ne se réveillent, les scientifiques sont à pied d’œuvre, au pied de l’arbre. “Sinon, on passerait beaucoup trop de temps à les retrouver”, explique Roman Wittig.

Répartition des tâches et coordination

S’ils se nourrissent essentiellement de fruits, de graines et de feuilles, il arrive que les chimpanzés mangent de la viande. Ceux du parc national de Taï, par exemple, chassent les colobes, des singes particulièrement agiles qui ne se déplacent quasiment jamais au sol et qui n’ont aucun mal à s’enfuir par la canopée. Pour les capturer, les chimpanzés forment une équipe dans laquelle chacun endosse un rôle bien précis. Il y a le rabatteur, les bloqueurs et le cueilleur. Le rabatteur grimpe dans l’arbre et fait fuir les colobes, pendant que les bloqueurs attendent dans les arbres de part et d’autre pour canaliser leur fuite, créant ainsi un goulet au bout duquel attend le cueilleur. Avant même que les colobes ne comprennent ce qui se passe, ils sont pris au piège. À ce jour, cette technique de chasse n’a été observée que chez les chimpanzés du parc national de Taï.

Quel rapport cela a-t-il avec la confiance ?

“Un rapport énorme”,

[…]

Marcus Jauer

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