Culture

“Les changements qui se produisent dans le monde façonnent notre identité”



La pandémie a bouleversé nos sociétés, mais cette déstabilisation nous oblige à formaliser nos priorités et à accomplir des choses que l’on pensait jusqu’alors impossibles. À nous de façonner l’avenir, rappelle cette écrivaine américaine en plein confinement. Cet article est à lire dans notre hors-série “Repenser le monde” actuellement en vente.
 

Les catastrophes arrivent soudainement et ne se terminent jamais vraiment. L’avenir ne ressemblera pas du tout au passé, pas même au passé très récent d’il y a un mois ou deux. Notre économie, nos priorités, nos perceptions ne seront plus les mêmes qu’au début de cette année. La réorganisation d’entreprises comme GE et Ford pour produire des respirateurs, la ruée vers les équipements de protection, le calme plat dans des rues autrefois animées et l’effondrement de l’économie ne sont que quelques exemples frappants du caractère inédit de la situation. On a arrêté une machine que l’on croyait inarrêtable et on a réalisé des choses qui semblaient impossibles à réaliser : améliorer les droits et les avantages des travailleurs, libérer des détenus, mobiliser quelques milliers de milliards de dollars dans le cadre d’un plan d’aide d’urgence, etc.

Dans le domaine médical, le mot “crise” renvoie à l’étape charnière qu’atteint un patient quand il prend le chemin de la guérison ou celui de la mort. Le mot anglais emergency (“urgence”), qui vient d’emergence ou d’emerge, évoque une situation dans laquelle une personne se voit brutalement arrachée de son environnement familier et doit rapidement retrouver des repères. Quant à la racine du mot “catastrophe”, elle évoque un bouleversement subit.

Changement forcé

Nous avons atteint un moment charnière, nous avons émergé de ce que nous croyions être la normalité et nous avons assisté à un bouleversement subit de la situation. L’une des principales tâches qui nous incombent maintenant, en particulier à ceux qui ne sont pas malades, qui ne font pas partie des travailleurs de première ligne et qui n’ont pas à composer avec des difficultés économiques ou des problèmes de logement, c’est de comprendre le moment, ce qu’il pourrait exiger de nous et les possibilités qu’il laisse entrevoir.

Les désastres (un terme dont l’étymologie veut dire “mauvaise étoile”) changent le monde et notre façon de le percevoir. Nos objectifs et nos priorités évoluent. Ce qui est déjà affaibli se brise, soumis à de nouvelles pressions, tandis que ce qui est solide résiste et que ce qui est caché émerge au grand jour. Le changement n’intervient pas seulement comme une possibilité : il nous emporte comme une lame de fond.

Nous nous transformons en voyant nos priorités se réorganiser, en prenant conscience de notre caractère mortel et en nous éveillant à notre vie et à sa valeur. Même la définition du “nous” peut changer quand on est séparé de ses camarades de classe ou de ses collègues et qu’on partage une nouvelle réalité avec des étrangers. L’identité se construit généralement par rapport au monde qui nous entoure ; or les catastrophes nous font découvrir une autre version de nous-mêmes.

Alors que nos vies étaient bouleversées par l’arrivée de la pandémie, des gens de mon entourage ont commencé à me confier qu’ils avaient du mal à se concentrer et à être productifs. Je soupçonne que cela était dû au fait qu’ils étaient en train d’accomplir un autre travail, plus urgent – comme nous tous d’ailleurs. Les personnes qui récupèrent d’une maladie, les femmes enceintes et les enfants qui ont des poussées de croissance travaillent en permanence, surtout lorsqu’ils semblent ne rien faire.

Le corps grandit, guérit, fabrique, se transforme et prépare la naissance d’un enfant sans que nous en ayons vraiment conscience. Alors qu’on cherchait à comprendre la science et les statistiques derrière ce terrible fléau, nos psychés faisaient quelque chose d’équivalent. Elles s’ajustaient aux profonds changements sociaux et économiques à venir, analysaient les leçons à retenir de la catastrophe et se préparaient à faire face à un monde inattendu.

Dégel printanier

La première leçon que l’on peut tirer d’une catastrophe, c’est que tout est connecté. En fait, les catastrophes sont des cours accélérés sur ces connexions multiples. Je l’ai découvert en vivant moi-même une catastrophe de moyenne envergure (le tremblement de terre de 1989 dans la région de la baie de San Francisco) et en écrivant par la suite sur des catastrophes majeures (les attentats du 11 Septembre, l’ouragan Katrina, ainsi que le séisme de Tōhoku et la catastrophe nucléaire de Fukushima, qui se sont produits en 2011 au Japon).

Dans ces moments de grands changements, nous posons un regard plus lucide sur les systèmes – politique, économique, social, écologique – dans lesquels nous vivons. Nous voyons ce qui est fort, ce qui est faible, ce qui est corrompu, ce qui importe et ce qui, au contraire, n’a pas d’importance.

Je compare souvent ces moments de transition au dégel printanier : c’est un peu comme si la banquise se brisait, que l’eau recommençait à circuler et que les bateaux pouvaient de nouveau se rendre dans des lieux qu’ils ne pouvaient pas atteindre pendant l’hiver. La banquise représente l’arrangement des relations de pouvoir, ce qu’on appelle le statu quo. Il semble être stable, et ceux qui en tirent un avantage insistent souvent sur le fait qu’il est immuable. Puis, il change, rapidement et radicalement, et cela peut être excitant, terrifiant, ou les deux à la fois.

En règle générale, ceux qui profitent le plus du statu quo consacrent davantage d’efforts à le maintenir ou à le rétablir qu’à protéger la vie humaine. Aux États-Unis, des conservateurs et des leaders des milieux d’affaires ont d’ailleurs joint leurs voix pour demander un retour rapide au travail en vue d’empêcher l’effondrement du marché boursier, ajoutant que les décès qui se produiraient seraient un prix acceptable à payer.

Dans les situations de crise, les puissants tentent souvent d’

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Rebecca Solnit

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L’auteure : Rebecca Solnit

Cette écrivaine américaine électique, particulièrement engagée dans les combats féministe et écologiste, s’est forgée ces dernières années une place de choix dans la sphère intellectuelle progressiste. Qualifiée de “voix de la résistance” face à Donald Trump par le New York Times, elle a notamment théorisé dès 2008 le concept de “mansplaining” dans Ces hommes qui m’expliquent la vie (paru aux Éditions de l’Olivier en 2018).

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L’indépendance et la qualité caractérisent ce titre né en 1821, qui abrite certains des chroniqueurs les plus respectés du pays. The Guardian est le journal de référence de l’intelligentsia, des enseignants et des syndicalistes. Orienté au

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