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Les emplois saisonniers touchés par la crise

Jobs d’été : C’est la dèche !

23 juillet 2020 à 9 h 45 min

Pour prendre le pouls de cette saison estivale au goût étrange, nous nous sommes rendus à l’une des plages les plus prisées du littoral algérois : Palm Beach, dans la commune de Staouéli.

C’est connu : en été, le plus grand employeur, c’est la mer. A chaque saison estivale, des milliers d’emplois sont en effet créés en temps normal par le tourisme balnéaire et le business des plages. Mais cette année, la tendance est plutôt à l’assèchement du bassin d’emplois le long du littoral.

En cause : la fermeture des plages et l’interdiction de la baignade pour parer aux risques de propagation du coronavirus. En parcourant rapidement les sites de recrutement, les offres d’emplois saisonniers sont maigres et il apparaît très clairement que les «jobs d’été» sont touchés de plein fouet par la crise socio-sanitaire.

Habituellement, en cette période de l’année, les stations balnéaires grouillent de monde, et les prestataires de service, gravitant autour des localités maritimes, sont obligés de recruter à tour de bras pour faire face à ces flux d’estivants au teint hâlé qui se déversent sur les plages, impatients de brûler leur fric sur l’autel du farniente.

Plagistes, serveurs, plongeurs, agents d’entretien, commerciaux, hôtesses d’accueil, animateurs, maîtres-nageurs, vigiles… autant de postes qui sont ainsi traditionnellement renforcés durant la haute saison.

En plus des emplois directs générés par «l’industrie» des plages, il faut compter aussi tous ces petits commerces qui ont prospéré à l’ombre des sites balnéaires et des ports de plaisance : location de transats, de parasols et autres accessoires de plage, balades en mer, fast-foods, gardiens de parkings, vendeurs de crèmes solaires et autres lotions de bronzage improbables, et tous ces marchands ambulants qui slaloment inlassablement entre les parasols en proposant des maillots, des tongs, des paréos, des jouets gonflables… sans oublier bien sûr les vendeurs de boissons fraîches, de thé à la menthe, de glaces, de m’hadjeb, de beignets chauds…

Et tout cet écosystème se trouve brutalement anéanti. Il faut dire que pour beaucoup de ces prestataires et de petits vendeurs, il ne s’agit pas d’un simple manque à gagner, mais, bien souvent, de l’essentiel de leurs revenus annuels qui font vivre des familles entières au-delà de la saison estivale.

Palm Beach, plage fantôme

Pour prendre le pouls de cette saison estivale au goût étrange, nous nous sommes rendus à l’une des plages les plus prisées du littoral algérois : Palm Beach, dans la commune de Staouéli. Nous sommes le lundi 29 juin, il est bientôt 11h et la plage est déserte.

L’image est saisissante. A notre passage, seuls quelques rares parents accompagnés de leurs enfants ou baigneurs solitaires osaient mettre les pieds dans l’eau. Des engins de BTP effectuaient des travaux sur la plage centrale. Le contraste est fulgurant entre le cagnard qui tape fort sur la nuque, la splendide nappe azurée et l’absence de public pour ce majestueux spectacle marin.

Alentour, la station balnéaire est très peu animée, quelques commerces et restaurants sont ouverts. Des affiches invitant les clients à se munir d’un masque de protection sont placardées partout. L’accès est limité à l’intérieur des magasins. Un cafetier sert discrètement le précieux breuvage noir ; le rideau du café est à moitié relevé seulement.

Quelques clandestins espèrent une clientèle qui n’arrive pas. Nous longeons le front de mer jusqu’à Azur Plage, et c’est partout le même topo. Nous papotons un peu avec un agent d’accueil muni d’un masque de protection, posté à l’entrée de l’hôtel Azul. «On a repris, mais on fait uniquement l’hébergement», nous renseigne-t-il.

Les chambres sont à partir de 11 800 DA la single, et la double est à partir de 14 000 DA. «Pour la plage, il vaut mieux venir le matin. Parfois, ils ferment les yeux, d’autres fois izeyrouha (ils sont plus sévères). Ça dépend des jours», glisse-t-il.

Officiellement, la baignade est toujours interdite, ce qui explique le manque d’empressement des clients à se bousculer au portillon des établissements balnéaires.

Palm Beach compte l’une des plus importantes concentrations d’hôtels et de résidences touristiques au mètre carré. Les établissements hôteliers reprennent vie peu à peu, comme on se réveille d’une longue hibernation. Certains étaient encore fermés ce lundi 29 juin, à l’instar du Sultan Club où l’on a mis à profit le confinement pour entreprendre des travaux de rénovation.

Force nous a été de constater en tout cas que tous ceux qui ont repris leur activité redémarraient timidement, et ceux que nous avons visités n’avaient quasiment pas de clients en cette fin juin.

Et au train où vont les choses, il n’est guère certain que les réservations atteignent les niveaux qui sont enregistrés d’ordinaire au plus fort de la saison estivale, surtout si l’on tient compte du fait que parmi les clientèles régulières de ces établissements figure la communauté émigrée. Avec la fermeture des frontières, pas d’émigrés cette année, et c’est un coup dur pour nos opérateurs touristiques.

Personnel réduit

«Habituellement, à cette période, on affiche complet, et les abords de l’hôtel sont noirs de monde. Là, on reprend tout doucement», indique un membre du staff de l’hôtel Abbasside Palace, un bâtiment imposant qui compte 48 chambres. «Pour le moment, nous n’assurons que l’hébergement», précise le jeune cadre en soulignant que les tarifs ont été revus à la baisse compte tenu du contexte épidémiologique et l’absence de clientèle.

C’est 6700 DA la single, 7400 DA la double et 8900 DA la chambre triple, tandis que la suite est proposée à 15 700 DA. Des tarifs avantageux, quand on sait que durant la haute saison, la single est louée à partir 10 400 DA en demi-pension.

Interrogé sur les perspectives de recrutement pour faire face à la saison estivale, notre interlocuteur nous a indiqué que pour l’heure, il n’y avait pas de recrutement en vue.

«En temps normal, il faut compter une trentaine de personnes pour faire tourner l’établissement. Mais en ce moment, le personnel est considérablement réduit à cause de la conjoncture», dit-il, avant de faire remarquer : «Sans l’accès à la plage, c’est difficile d’attirer les clients. Les gens ne vont pas venir jusqu’ici pour s’enfermer dans un hôtel.»

Sur l’autre rive du lotissement se dresse le complexe Hôtel Necib Beach qui compte 42 chambres, tous standings confondus. Le complexe dispose, en outre, d’une piscine et d’une salle des fêtes. Lors de notre visite ce même 29 juin, l’établissement était quasiment vide.

«Attendez ici. Respectez la distance de sécurité de 1 mètre. Covid-19», lit-on sur une inscription collée au sol, au seuil de la charmante réception. Le comptoir est équipé d’une cloison de séparation transparente. Un silence religieux enveloppe les lieux. Une dame équipée d’un masque de protection nous accueille aimablement.

Elle nous indique que l’établissement avait rouvert ses portes tout récemment, mais qu’il n’assurait, là aussi, que l’hébergement. Les chambres sont à partir de 7000 DA la single et 10 000 DA la double.

Tous les autres services ont été suspendus, piscine incluse, ce qui devait forcément avoir une incidence en termes d’embauche. «On fonctionne normalement avec 30 à 35 personnes pendant la haute saison. Là, on n’est que 5 ou 6», précise la gérante.

«J’écoule mon thé au compte-gouttes»

Sur l’esplanade qui surplombe la plage principale, nous croisons Ammi Abdelkader, vendeur de thé coiffé d’un chapeau de paille qui sillonne la station balnéaire en quête de clients providentiels. «El hala meyta, c’est mort. D’habitude, je n’arrête pas à cette période de la saison, mais là, j’écoule mon thé au compte-gouttes», soupire-t-il.

Toutefois, cette pénurie de la demande ne semble pas l’inquiéter outre mesure. Et pour cause : Ammi Abdelkader, qui a 74 ans, peut toujours compter sur sa petite retraite. «J’ai longtemps travaillé comme électricien ici», confie-t-il en nous tendant une vieille carte professionnelle qui lui a été établie par l’EGT Sahel.

Il nous présente également un vieux badge avec cette enseigne «4e congrès du FLN». Il s’agit du premier congrès de l’ancien parti unique organisé juste après la mort de Boumediène. C’était en janvier 1979. Sur la photo, Ammi Abdelkader est drôlement jeune.

L’ancien électricien reprend son bâton de pèlerin tandis que nous nous dirigeons, pour notre part, vers le parking central, où des jeunes tuent le temps sous un soleil incendiaire. Krimo et ses potes se partagent les gains du parking, mais, à leur grand dam, le terrain vague est affreusement vide.

A notre passage, il n’y avait en tout et pour tout qu’un seul véhicule dans l’aire de stationnement, un Duster noir. Krimo, de son nom complet Abdelkrim Cherifi, un charmant blondinet hyper-attachant et plein de verve, a 27 ans et des rêves plein la tête.

Enfant de Palm Beach, Krimo a commencé à travailler très tôt, et c’est souvent sur ces mêmes plates-bandes qu’il a toujours trouvé son bonheur. Mais il n’est pas près d’oublier cet étrange été 2020.

Il a beau farfouiller dans sa (jeune) mémoire, il n’a jamais vu Palm Beach, la coqueluche des plages d’Alger-Ouest, dans cet état, et a du mal à croire qu’elle soit à ce point boudée par les amateurs d’embruns frais, même avec un 38° à l’ombre. «Si ça continue comme ça, on va finir par mendier. On vit de petite monnaie», lâche-t-il d’entrée.

Outre le parking dont il partage la recette avec ses camarades, Krimo avait coutume de louer du matériel de plage : transats, parasols, chaises et tables en plastique, etc. Pas cette saison. «Habituellement, on commence à travailler à la fin mai. Ces dernières années, ça tombait avec la fin du Ramadhan, et dès le lendemain de l’Aïd, il y avait déjà les premiers rushs.

Bon an mal an, au terme de la saison estivale, tu te fais dans les 60 à 70 millions (de centimes). Et ça te permet quand même de passer tranquillement l’hiver», explique Krimo. Grâce à son professionnalisme, son sens de la débrouille et son entregent, Abdelkrim est très sollicité en été pour les services de plage. Il a travaillé durant cinq saisons pour le Sultan Club en tant que plagiste.

«Tous les jeunes de la région chôment maintenant»

Outre ses jobs d’été, le délicieux jeune homme peut compter sur son métier de plombier. «J’ai travaillé sur plusieurs chantiers dans le coin, ici ou à Sidi Fredj, y compris avec des entrepreneurs étrangers. J’ai régulièrement été sollicité par tous les hôteliers du coin pour toute sorte de réparations. Mon téléphone n’arrêtait pas de sonner.

Mais là, depuis le début de l’épidémie, tout s’est arrêté d’un coup. Les chantiers sont suspendus, et les hôtels ne font plus appel à mes services. Il ne reste que le parking mais il est désert, comme vous le voyez.» Krimo poursuit : «Tant que la plage est interdite, il n’y a rien à faire.

Tu ne vas pas venir ici pour rôtir dans cette fournaise sans pouvoir te rafraîchir, ça ne rime à rien !» Krimo a quelque mal à accepter cette prohibition qui frappe les plages : «Je ne comprends pas cette interdiction. Nous, on est prêts à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des estivants : espacer les transats, limiter les accès, désinfecter le matériel…

On nous dit qu’il y a un risque de transmission du virus par l’eau, mais il n’y a rien d’officiel. J’ai discuté avec des spécialistes et ils m’ont assuré que rien ne prouve que le corona est transmissible par l’eau de mer.» Krimo estime que la saison est plombée jusqu’à la fin de l’été et s’inquiète quant aux les retombées de cette disette.

Et il n’est pas le seul à partager cette inquiétude. «Tous les jeunes de la région vivent de la plage. Beaucoup d’entre eux ne travaillent que l’été, et tout le monde chôme maintenant. Si les choses continuent comme ça, beaucoup de foyers vont sombrer dans la misère. Là, je considère que la saison est terminée.

Il reste quoi ? Juillet-août ? ça va être pareil.» Et de lancer, dépité : «J’en ai marre de cette situation ! Je voudrais pouvoir vivre dignement de mon métier de plombier. J’ai introduit des demandes à l’ANEM, partout, en vain. Je suis prêt à aller n’importe où, même dans le Sud. J’attends désespérément de pouvoir officialiser les choses avec ma fiancée.

Mais on n’a aucune perspective. De temps en temps, des gens m’appellent pour une petite tqarqiba (une petite bricole), autrement, c’est la dèche totale. Les temps sont vraiment durs pour les zawaliya.» 



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