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La nouba des Femmes bergères du Djurdjura |

Elles ne sont pas nombreuses à maintenir la tradition

La nouba des Femmes bergères du Djurdjura

27 mai 2020 à 10 h 05 min

Vieille terre de traditions habitée depuis la plus haute antiquité, le Djurdjura est un terroir de caractère qui préserve jalousement ses traditions. Comme celle de ces femmes bergères qui se relaient chaque jour à deux, à tour de rôle, pour garder leurs troupeaux. Comme dans les Aurès, ce sont les femmes qui gardent les bêtes et forment des tandems, tandis que le troupeau est commun. Selon un calendrier convenu, deux femmes emmènent chaque jour les bêtes aux pâturages.

Nous ne sommes plus qu’une dizaine dans le groupe de bergères à maintenir la tradition», soupire Nna Farrou. Fatiguées, certaines ont laissé tomber.

Accompagnée de ses deux petits-enfants, Nna Farrous hâte le pas pour rejoindre son écurie située au sommet du village.

Elle dépose les petits à la crèche communautaire lancée par les villageois, échange quelques amabilités avec la jeune femme qui garde les petits chérubins, puis va libérer ses chèvres et ses moutons qui s’impatientent de gambader dans la nature.

Ayant senti son odeur et entendu sa voix, ils bêlent avec insistance pour la presser de les libérer. Alors les bêtes dévalent joyeusement la descente vers la clairière en bas du village où le troupeau se regroupe avant le départ pour les pâturages.

Malgré le gros baluchon qu’elle portera sur son dos toute la journée, Nna Farrou, Ferroudja pour l’état civil, a le geste vif et le pas alerte.

A 65 ans révolus, elle grimpe encore les côtes derrière ses chèvres et ses moutons tout en devisant de chose et d’autre, sans jamais donner le moindre signe de fatigue.

Menue comme une adolescente, aussi légère qu’une plume de duvet, Nna Farrou est une boule d’énergie qui a toujours vécu au grand air.

Et pour cause, cette montagnarde n’a que très rarement quitté ce petit hameau du Djurdjura. Elle a trimé toute sa vie pour élever ses enfants entre corvées de foyer et travaux des champs.

Sa maison est grande et belle, ses enfants et ses petits-enfants travaillent ou vont à l’école mais Nna Farrou continue de vivre sa vie de paysanne et de bergère comme elle l’a toujours fait.

Aujourd’hui, c’est son tour, sa «nnuva» de garder le troupeau du village avec son amie, voisine et coéquipière Saadia.

Dans cette partie du Djurdjura, cette tradition du troupeau que les femmes gardent en commun à tour de rôle est encore vivace. Ici, toutes les femmes paissent en tandem.

Mis à part Takoucht, la tradition de la nouba des femmes bergères se maintient dans d’autres villages comme Ath Faraach, Ahriq, Mansoura et d’autres encore. La nouba a lieu principalement en hiver et au printemps.

Elle s’arrête au moment des grandes chaleurs estivales et pendant le mois de Ramadhan car les femmes doivent rester à la maison pour la confection du repas.

«On ne peut pas sortir pour revenir vers midi et quand la femme ne peut pas prendre son tour, c’est son mari qui y va avec le mari de sa coéquipière», explique Saadia.

Le reste du temps, les femmes partent à deux, après avoir accompli les tâches matinales du foyer, quand le soleil est haut dans le ciel. Elles font paître le troupeau dans les ravins, champs et maquis situés sur les territoires du village.

Une constellation de villages

Blotti dans son écrin de verdure, plongé dans un calme rempli de chants d’oiseaux ou de cris d’enfants qui vont à l’école, Takoucht est un petit village du piémont du Djurdjura que rien de vraiment spécial ne distingue des autres. La région de Bouzeguene est densément peuplée d’une constellation de villages.

De nuit, quand ils brillent de toutes les lumières des foyers, on dirait une nuée d’étoiles décrochées de la voûte céleste pour s’éparpiller à flanc de montagne.

A Takoucht comme dans la plupart des villages kabyles, la tradition côtoie la modernité quand elle ne l’épouse simplement en secondes noces.

Au détour d’une ruelle, la lycéenne en jean salue la vieille femme dans sa tenue kabyle flamboyante qui conduit ses chèvres aux pâturages.

Le paysan juché sur son âne chargé de bois croise le pharmacien qui se rend à son travail à bord de sa voiture toute neuve.

Du haut de la colline qu’elles occupent comme une place forte, les vieilles maisons en pierre contemplent les villas aux toits neufs qui les cernent comme une armée en mouvement.

Terre de traditions habitée depuis la plus haute antiquité, le Djurdjura est un terroir de caractère qui préserve jalousement ses us et coutumes. Comme celle de ces femmes bergères qui se relaient pour garder leurs troupeaux.

Ici, comme dans les Aurès, ce sont les femmes qui gardent les bêtes, sauf que les femmes forment des tandems et le troupeau est commun. Selon un calendrier convenu, deux femmes emmènent quotidiennement les bêtes aux pâturages.

Il est 10 heures. Toutes les bêtes sont rassemblées au bas du village. Un groupe de femmes échange les derniers potins du village avant le départ vers un flanc de montagne.

Baluchons solidement attachés sur le dos, les deux bergères suivent le troupeau sur une piste qui serpente au milieu des oliveraies et qui ne tardera pas à joindre un sentier muletier.

Chacune est munie d’un long bâton dont la tige est prolongée par une bouteille en plastique vide dans laquelle sont glissés des petits cailloux. La bouteille fait office de grelot pour diriger les bêtes. «Il arrive qu’une brebis ou même deux mettent bas, dit Saadia.

Il faut alors prendre les petits qui ne peuvent marcher dans ses bras. Les nouvelles pistes et le téléphone ont tout changé. Si une brebis met bas, sa propriétaire est alertée par téléphone afin qu’elle vienne la chercher.»

Aujourd’hui, les bergères se rendent à Tivhirin, aux frontières avec le village de Mansoura. «Cette année, nous avions eu du mal à terminer la récolte des olives, précise Nna Farrou. La mienne je l’ai terminée tout juste hier.» Le ramassage des olives est l’affaire des femmes.

La collecte finie, elles s’occupent à nettoyer puis triturer leurs olives dans les huileries traditionnelles du village où elles se regroupent pour s’entraider. Elles font tout et remplacent même les mulets pour faire tourner les lourdes meules de pierre.

Un vrai travail de forçat. C’est à elles que revient également la tâche d’entretenir les jardins potagers. Elles moissonnent le blé et l’orge puis entreprennent de battre les céréales en faisant tourner les ânes et les mulets sur les aires de battage du village.

A la maison, elles filent la laine et tissent tapis et burnous. «Dans notre région, même dans les familles les plus aisées les femmes travaillent dehors.

Même très riches, leurs femmes travaillent encore aux champs», dit Nna Cherifa qui accompagne les deux bergères.

Si les bergères discutent de tout, elles savent garder l’œil ouvert car les chacals rodent. Certes, ils ne s’attaquent pas vraiment aux moutons, mais ils peuvent être tentés. Aussi, nos bergères y font attention.

Le danger vient surtout de ces hordes de singes magots qui descendent de la montagne pour ravager jardins et vergers.

Une vie de tâches ménagères et de travaux champêtres

Les souvenirs de ces hivers longs et rigoureux sont encore en mémoire. Nna Cherifa s’en souvient : «Je me rappelle qu’en 1945, nous sommes restés un mois complet à la maison sans pouvoir sortir à cause de la neige.» Pour faire face à ces temps durs, les gens prennent leurs dispositions et mille et une précautions.

Nna Cherifa raconte : «Il y a trois choses qu’un montagnard se doit d’avoir à la maison : la semoule, le sel et l’huile d’olive. Ainsi, on était assurés de ne pas mourir de faim. A partir du mois de novembre, il fallait trier le blé ou l’orge qu’on avait récolté ou acheté.

Il fallait ensuite attendre son tour au moulin à eau pour avoir sa part de farine. Je me souviens de ma grand-mère que j’accompagnais de nuit au moulin. Elle attendait patiemment son tour. Jusqu’aux années 70′, ces moulins tournaient à plein régime.

En ce temps-là, les hivers étaient très féconds. Beaucoup de neige et de pluie. On allait à pied à Akbou en passant par le col Ichelladhen pour faire des achats.» Arrivées dans une clairière, les trois femmes marquent une halte.

«On va se reposer ici. C’est un endroit où les bêtes vont se régaler de glands puis faire une petite sieste», dit Nna Farrou.

Durant leurs pérégrinations, les femmes en profitent pour cueillir les herbes comestibles ou médicinales comme l’ail des champs (vivras), les asperges (issekimen), les épinards (tibidast), le thym (tijrarhiyin), etc.

Les plantes serviront à agrémenter les repas ou à préparer des tisanes. L’après-midi, le trio de femmes se lance dans quelques «achewiq», ce chant ancestral des femmes qui dit leur joie et plus souvent leur tristesse.

Les femmes kabyles chantent souvent quand elles travaillent. «On chante pour oublier la tristesse et pour raconter nos soucis et nos problèmes», dit Saadia.

Elle que la vie n’a guère épargnée traîne une blessure béante du jour où elle a perdu un garçon de 14 ans dans un tragique accident de la route.

La conversation est soudain interrompue par des youyous montant au loin d’un groupe de femmes. Le trio de bergères répond par d’autres youyous. S’ensuit un dialogue à distance.

Qu’elles gardent leurs bêtes ou ramassent leurs olives, les femmes s’interpellent d’un champ à l’autre, d’une rive à l’autre, avec des chants et des youyous.

Comme un jeu, un signe de reconnaissance ou une manière de s’encourager et de se tenir compagnie.

La journée se déroule ainsi dans un décor bucolique, au milieu des senteurs des plantes et des chants des femmes et des oiseaux.

Quand le soleil commence à décliner, arrive le temps de rentrer au bercail. Demain et les jours à venir, jusqu’aux grandes chaleurs de l’été, d’autres femmes conduiront le troupeau.



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